Le vent des privatisations souffle sur les affaires
militaires. Aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, des
private military companies investissent le secteur.
Elles s'appellent DynCorp, Vinnell, MPRI ou Sandline. Leur
métier? Conseil, formation, soutien logistique, déminage,
surveillance, analyse de risques... Rien à voir avec les
demi-soldes recrutant quel ques vieux copains dans une
arrière-salle de café pour aller faire le coup de feu en Afri
que. Ces sociétés offrent un visage lisse, apte à séduire les
actionnaires et à rassurer les clients. «Elles agissent
ouvertement et ne sont plus dans une logique de mercenariat
classique», assure Pierre Conesa, ancien haut
fonctionnaire, spécialiste du secteur (1).
Prenons l'américaine Vinnell Corporation, installée en
Virginie, à deux pas du Pentagone. C'est une filiale du géant
de l'industrie aéronautique Northrop Grum man. Son métier : la
création et la maintenance de bases, le soutien médical et
hôtelier, la formation scolaire et professionnelle, la
logistique... et l'entraînement au combat. Tout ce dont une
armée a besoin, jusqu'au moment où les soldats partent à la
guerre. Là, les conseillers laissent faire les locaux. Vinnell
connaît bien le Moyen-Orient : la société est implantée en
Egypte et en Turquie, où elle s'occupe en particulier des
infrastructures de la base américaine d'Incirlik. Elle est
surtout chargée de l'entraînement et de la logistique de la
garde nationale saoudienne, le bras armé de la monarchie
wahhabite. Huit cents personnes, dont trois cents Américains,
s'y consacrent depuis 1975. En accord avec l'US Army, Vinnell
recrute en permanence, via son site Internet (2), des
sous-officiers et des officiers spécialisés pour les envoyer
passer un an à Riyad. C'est un métier bien payé, mais
dangereux. Le 12 mai, neuf employés ont trouvé la mort dans un
attentat visant les Occidentaux installés dans la
capitale.
Des «piges» en Irak
Fort de cette expérience avec la garde saoudienne, Vinnell
a décroché, le 2 juil let, un contrat de 48 millions de
dollars (40,7 millions d'euros) auprès de l'US Army pour
«entraîner la nouvelle armée irakienne». Pour toutes
les sociétés militaires privées, l'Irak est une nouvelle terre
promise. Mais pas seulement pour elles. Les grandes
entreprises d'ingénierie et de construction, comme Kellog,
Brown and Root (KBR) du groupe Halliburton, se sont
engouffrées derrière - voire aux côtés - de l'armée américaine
en Irak pour la «soutenir». C'est-à-dire fournir de l'eau
potable, des plats cuisinés ou des logements. Une activité
vieille comme la guerre : les «fournisseurs aux armées» de
l'époque napoléonienne fonctionnaient de la sorte... et ont
amassé de grandes fortunes. Le problème avec Halliburton,
c'est que Dick Cheney en était le patron jusqu'à son élection
à la vice-présidence des Etats-Unis, en 2000...
En Afghanistan, c'est une autre private military
company, DynCorp, qui fournit les gardes du corps des
principaux dirigeants du gouvernement Karzaï. Cette filiale de
la société de services informatiques CSC a obtenu ce contrat
auprès du Département d'Etat américain. Elle emploie des
militaires des Forces spéciales, en disponibilité ou en
préretraite. Au Kosovo, DynCorp est l'employeur du contingent
américain de la police internationale de l'ONU (Civpol). Là où
le gouvernement français fait appel à des gendarmes,
Washington sous-traite avec une entreprise privée qui offre
des contrats temporaires à des shérifs du Nebraska, des agents
de la police de Los Angeles ou d'anciens MP (military
police). On retrouve aussi DynCorp en Colombie, en soutien
du gouvernement dans sa lutte contre les narcos.
Cet appel au privé de la part des Etats-Unis a commencé en
1991 avec la You gos lavie. La société MPRI (Military
Professionnal Ressources Inc) est chargée d'équiper,
d'entraîner et de soutenir l'armée croate. Au printemps et
durant l'été 1995, la Croatie reconquiert des territoires con
trôlés par les Serbes, grâce à l'aide des conseillers
américains qui ne tirent, bien sûr, pas un coup de fusil.
Militairement, c'est un grand succès, même si au passage de
nombreux Serbes sont expulsés de leurs foyers. Mais,
officiellement, Washington n'y est pour rien. MPRI se voit
ensuite confier la mission de mettre sur pied l'armée
bosniaque.
MPRI, c'est la seconde carrière des militaires américains.
Très proche de l'US Army, cette société (100 millions de
dollars de chiffre d'affaires, environ 85 millions d'euros)
compterait dans son fichier près de 10 000 sous-officiers et
officiers (dont 340 généraux). Tous ne travaillent pas en
permanence, mais ils peuvent être sollicités pour des «piges»,
comme en Irak aujourd'hui. «Chez MPRI, il y a plus de
généraux au mètre carré qu'au Pentagone», constate un
proche de ces milieux. Il faut dire que cela rapporte : en
passant dans le privé, les officiers multiplient leur solde
par deux ou trois.
Un terrain de chasse : le tiers monde
Les pays riches n'hésitent plus à privatiser une partie de
leurs besoins militaires. Ainsi la Grande-Bretagne devrait
confier à une société privée, AirTank, le ravitaillement en
vol de ses avions de combat. Lors qu'ils ne sont pas mobilisés
pour l'Irak ou l'Afghanistan, les gros porteurs pourront
acheminer du fret ou des touristes en charters. En France,
l'instruction de base des pilotes d'hélicoptères militaires
devrait être, elle aussi, «externalisée», selon l'euphémisme
en vogue pour parler de privatisation.
«Quand nous avions besoin de soldats aguerris, j'avais
envisagé la possibilité d'engager une firme privée»,
confiait, en 1998, Kofi Annan, secrétaire général de
l'ONU, à propos de son expérience de responsable des
opérations de maintien de la paix lors du génocide rwandais.
L'affaire ne se fit pas, mais les Nations unies, toujours à
court de Casques bleus militairement compétents, n'excluent
pas d'employer des pri vés. Un appel d'offres vient d'être
passé pour la sécurité des installations de l'ONU au Kosovo,
un autre au Congo-Kinshasa pourrait suivre. «Ces sociétés
peuvent jouer un rôle positif dans le monde en voie de
développement, mais leur régulation est essentielle»,
avertit Kevin O'Brien, chercheur à la Rand Corporation.
Le tiers monde est le terrain de chasse privilégié de ces
sociétés militaires privées. Au début des années 90, les
crises locales ont suscité une demande ; les chutes du
communisme et de l'apartheid, une offre, celle de militaires
licenciés, comme ces Sud-Africains, blancs et noirs, qui
fondent, en 1992, la première grande entreprise du secteur,
Executives Outcome. Elle interviendra massivement en Angola et
au Sierra Leone, se faisant rémunérer parfois en diamants.
Fortune faite, Executives Outcome procédera à sa dissolution
en 1998. En 2003, on retrouvera les « Sud-Af» en
Côte-d'Ivoire, où ils viennent soutenir le régime de Laurent
Gbagbo. Ils sont alors aux côtés de «mercenaires» ukrainiens
qui font voler les hélicoptères de combat Mi-24, et
contribueront à renverser le rapport de force militaire au
détriment des rebelles.
En France, où la tradition jacobine s'accommode mal d'une
privatisation d'une fonction aussi régalienne que l'armée, les
choses bougent néanmoins. A Carcassonne (Aude), trois anciens
militaires ont créé en septembre 2003 une petite entreprise,
la Secopex, qui aimerait percer sur ce créneau, «mais en
aucun cas, dans la lutte armée», selon son directeur
commercial, David Hornus. Prospectant en Algérie ou en
Côte-d'Ivoire, elle n'a toujours pas décroché de contrat. Elle
disposerait d'un fichier de 300 ex-militaires issus des
troupes d'élite. C'est dans un secteur très proche, celui de
la sécurité internationale, que prospère la société privée
Géos. Créée en 1998 sous les auspices du général Heinrich,
ancien patron de la Direction du renseignement militaire, Géos
connaît une forte croissance, doublant son chiffre d'affaires
chaque année (12,7 millions d'euros en 2002). Elle emploie
plus de 120 personnes, presque tous anciens militaires ou de
la DGSE. «Nous ne sommes pas une société militaire
privée, assure néanmoins son président, Stéphane Girardin.
Nos clients sont des entreprises, pas des Etats. Nous
sécurisons des domaines privés, c'est-à-dire que nous ne
sous-traitons pas des missions qui reviennent en principe aux
pouvoirs publics.» Une seule entorse : un «audit de
sécurité» pour la visite de Khadafi à Djibouti... avec le feu
vert du Quai d'Orsay. Très implantée en Afrique, Géos a ouvert
des filiales en Algérie, en Arabie Saoudite et en Russie.
Toujours pour sécuriser les entreprises. Elle vient également
de décrocher le contrat pour la sécurité du pipeline
Tchad-Cameroun. Elle intervient enfin dans l'urgence, comme en
Côte-d'Ivoire en janvier. «Pour des raisons politiques, les
autorités françaises ne voulaient pas procéder à l'évacuation
de leurs ressortissants, raconte Stéphane Girardin. Or
ceux-ci avaient peur des émeutes. En une heure, nous avons
reçu 800 appels paniqués. Avec trois personnes sur place et
l'appui de sociétés de sécurité locales, nous avons évacué 150
personnes en avion vers des pays voisins. Leurs entreprises
ont réglé la facture.»
«Chiens de guerre» hors la loi
Géos ne semble pas vouloir s'engager dans l'activité
purement militaire. Les coups à prendre sont trop nombreux et
la réputation des mercenaires en France est exécrable :
l'image d'un Bob Denard, longtemps instrumentalisé par les
services secrets, leur colle à la peau. Le gouvernement a
d'ailleurs sévi. Une loi votée en avril interdit le
mercenariat, qualifié d'«activité dangereuse qui
déstabilise les Etats», par la ministre de la Défense,
Michèle Alliot-Marie. Le texte prévoit des peines allant
jusqu'à cinq ans de prison. Les «chiens de guerre» français
qui ont fait le coup de feu en Côte-d'Ivoire, sans grand
succès, sont désormais hors la loi.
Mais puisque seule la «participation directe» à des
hostilités est interdite, les activités de formation ou de
soutien des troupes étrangères sont légales. Heureusement pour
DCI, une société publique liée au ministère de la Défense, qui
assure le service après-vente des grands contrats d'armement
français. Et pour les sociétés privées, qui pourraient
s'engouffrer dans ce secteur très rentable.
(1) La Sécurité internationale sans les Etats, revue
internationale et stratégique, printemps 2003.
(2) www.vinnell.com